Il faut le dire : la France n’a pas toujours pris la mesure des sacrifices que vous aviez consentis pour elle. Je pense, avec tristesse et douleur, aux milliers de harkis, restés en Algérie, sans armes et seuls face à leurs bourreaux. Quand la guerre a pris fin, ce ne fut pas pour eux un jour de paix. Mais un jour de mort. Ils avaient placé leur confiance dans les accords d'Evian, qui leur assuraient la protection et la sécurité dans une Algérie indépendante. Désarmés conformément à ces accords, ils furent victimes de représailles aveugles, sanglantes et ignobles pendant des mois. Trop peu purent trouver asile dans les bases de notre armée en repli. Trop peu purent gagner une métropole qui leur était inconnue. Cela reste l'une des tragédies les plus éprouvantes de notre histoire nationale. Longtemps, on a passé sous silence le sacrifice de ces hommes-là. Le temps est venu : ces hommes, dont le seul crime fut de servir le pays qu'ils aimaient, ont droit à prendre pleinement place dans notre mémoire nationale. C’est le sens de cette Journée nationale.
Aujourd'hui, dans ce haut-lieu de l'histoire de nos Armées, là où depuis des siècles la France soigne les blessures de ses soldats et honore le souvenir de ses morts, nous nous inclinons, avec respect, devant la mémoire des harkis tués, ceux qui sont morts au combat pour la France, et ceux qui ont été assassinés dans ces circonstances terribles, au mépris de toutes les lois humaines.
Aujourd'hui, je veux également rendre hommage à l'action des nombreux officiers français qui tendirent une main fraternelle aux harkis menacés dans la confusion qui régnait sur place dans les mois qui suivirent le cessez-le-feu. Ils firent tout ce qui était en leur pouvoir pour arracher les harkis à leur sort et organiser leur rapatriement en France. Ces officiers ont obéi à ce que leur dictait leur conscience. Ils ont obéi à ce sentiment magnifique inscrit à la devise de notre République : la fraternité. Rien ne peut détruire la fraternité née dans les armes. Officiers, ils avaient commandé les harkis pendant la guerre. Une fois la guerre finie, ils se sentaient encore responsables d'eux. Voilà ce qu'être officier français veut dire. Voilà ce qu'être un homme tout simplement veut dire : assumer ses responsabilités jusqu'au bout. Et au-delà même encore. Aujourd'hui, les officiers qui ont organisé, d'une manière ou d'une autre, le sauvetage de leurs harkis méritent notre respect, notre estime, notre reconnaissance. Ils sont l'honneur de l'Armée française. Ils sont l'honneur de la France.
Les harkis qui trouvèrent refuge en métropole durent faire face au déracinement et à tout ce qu'il engendre comme malheurs. Je sais combien un homme a besoin de ses racines. Non pas seulement pour vivre. Mais pour vivre bien, pour vivre heureux. Bien sûr, on peut s'établir ailleurs, y nouer de nouvelles amitiés, construire une famille et suivre sa vie. Mais le temps vient, où les paysages de l'enfance, l'accent si particulier de ceux de son village, le soleil se couchant sur le bleu de la Méditerranée ou le vent balayant, au loin, le djebel : tout cela vient à manquer.
Et l'on éprouve une douleur poignante. Elle vous prend au coeur et gagne toute l'âme. Rien ne peut apaiser pareille blessure. L'arrivée des harkis en France fut une dure et rude épreuve. Les noms des camps de transit du Larzac et de Bourg-Lastic, de Risevaltes et de Sainte-Livrade, de Saint-Maurice-l'Ardoie et de Lascours, de La Rye et de Bias, tous ces noms ne se sont pas effacés des mémoires. Ils restent gravés dans l'esprit de chacun. Car ils sont le symbole des drames que les Harkis ont vécus et qu'ils ont éprouvés. N’oublions pas cette histoire-là. Non pas pour vivre dans le passé, quand c'est l'avenir qui nous appelle, mais parce que toute souffrance humaine mérite le respect. Toute souffrance humaine est riche d'enseignements. Les harkis  ont beaucoup à nous apprendre. 
La guerre la plus terrible, la guerre civile, a broyé les habitants de ce qui étaient alors les départements français d’Algérie en même temps qu’elle déchirait notre pays tout entier. Cette guerre a fait d’innombrables victimes et les plaies qu’elle a ouvertes ne sont pas toutes refermées. Celles qui sont inscrites dans la mémoire des harkis et de leurs enfants saignent encore. Pour cicatriser, toutes ces mémoires blessées, celle des harkis et d’autres, ont besoin de vérité historique et d’un travail de recueil de mémoire sincère, objectif et exhaustif, qui fasse leur juste place à toutes les mémoires de ce conflit et de cette terre d’Algérie. J’installerai le 19 octobre prochain aux Invalides la Fondation pour la Mémoire de la Guerre d’Algérie et des combats du Maroc et de la Tunisie. Cette fondation a vocation à contribuer puissamment à ce travail de mémoire et d’Histoire pour mieux comprendre et ne pas oublier.
Aujourd'hui, partout en France, au pied des monuments aux morts qui témoignent de notre histoire terrible, la République honore les harkis et les membres des forces supplétives. Des maires, des parlementaires, des préfets remettent aux harkis les hautes distinctions que leur valent leur parcours et leurs mérites. Ce sont autant de témoignages de reconnaissance de la Nation à ceux qui l'ont servie.
Ici, dans la cour d'honneur des Invalides, nous honorons cinq d'entre eux. Renée Courdesses, Abdelmajid Lalem, Mohamed Noureddine, Rabah Larab et Mohamed Sadaoui incarnent, à eux seuls, la diversité des harkas. Leurs itinéraires sont différents. L'une a servi comme infirmière, tandis que d'autres obtenaient, les armes à la main, la médaille militaire. Tous ont fait preuve d'une valeur exceptionnelle. Tous se sont distingués en Algérie par leurs services et leur bravoure. Tous ont mérité de la patrie. Une fois la guerre finie, ils ne se sont pas arrêtés au bord du chemin. Tous se sont dépensés, sans compter, dans leur vie professionnelle, le service de l'Etat, de collectivités et dans la vie associative et syndicale. Si vous voulez trouver en France des Français qui honorent  le beau nom de citoyens, des Français qui ont consacré toute leur vie et toute leur énergie à servir la France et leurs compatriotes, des Français qui ont toujours pensé aux autres avant de penser à eux, si vous cherchez des Français d'une telle qualité, ils sont devant vous aujourd'hui. Ils sont cinq. Ce sont des harkis. Et ils sont, pour tous les Français, des exemples et des modèles. Ils portent ces valeurs humaines que chaque harki porte en lui : le courage face à l'adversité, le sens du service et du devoir, la générosité de l'âme et du coeur. Et ces valeurs-là, qui étaient déjà précieuses, il y a cinquante ans, dans ces années terribles, ces années du déchirement, elles n'ont rien perdu de leur actualité. La France de 2010 a toujours besoin de courage, de femmes et d'hommes dévoués au bien public, et de fraternité. La France de 2010 a, plus que jamais besoin, des harkis. Elle a besoin de leur exemple. Elle a besoin de leur valeur. Elle a besoin de leur voix si singulière dans notre histoire.
Honneur aux harkis, honneur aux membres des forces supplétives !
Vive la République ! Vive la France !
M. Hubert Falco,