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jeudi 12 juin 2014

Le témoignage inédit d'un pilote américain sur le massacre d'Oradour-sur-Glane


Oradour-sur-Glane, en 2013. REUTERS/Pascal Rossignol


 
 
 
Soixante-dix ans après le Débarquement, un juriste américain a découvert de nouvelles informations sur l'un des crimes de guerre les plus tristement célèbres de la Seconde Guerre mondiale.
McKay Smith sait garder des secrets. En tant que juriste pour le Département de la Justice, au sein de la Division pour la sécurité nationale, il conseille les agences de renseignement américain sur la légalité de quelques-uns des dossiers les plus confidentiels du pays. En particulier, la division est chargée de superviser des opérations de surveillance électronique et de contre-terrorisme et, quotidiennement, Smith voit passer des données et des documents classifiés qui ne sortiront pas au grand jour, au mieux, avant plusieurs dizaines d'années.
Mais en découvrant un bulletin de renseignement, vieux de soixante-dix ans, et rédigé par un jeune lieutenant des Army Air Corps, le sang de Smith n'a fait qu'un tour. Ce jour là, il a décidé de sortir de l'ombre et d'endosser un nouveau rôle, celui d'informateur public.
Il y a trois ans, Smith obtenait la copie d'un «rapport de fuite et d'évasion», autrefois top-secret, et dans lequel le Lt. Raymond Murphy détaillait comment, le 28 avril 1944, il s'était éjecté de son bombardier B-17 en flammes et piquant sur Avord (Cher), pour survivre pendant quatre mois caché derrière les lignes ennemies, avant de réussir à s'échapper pour l'Angleterre.
Moins de six semaines avant le Débarquement en Normandie, dont on vient de fêter le 70e anniversaire, Murphy participait alors à une mission dont l'objectif était de détruire une base aérienne tenue par les Allemands. Dans son rapport, Murphy raconte son violent atterrissage en parachute, ses tactiques pour ne pas se faire capturer par les soldats ennemis et ses exploits parmi les rangs des combattants de la Résistance française.
Au milieu de ce douloureux et passionnant récit, Smith remarque deux lignes à peine lisibles, écrites au crayon à papier, en bas d'une page tapée à la machine:
«Il y a trois semaines environ, j'ai vu une ville, à quatre heures de bicyclette de la ferme Gerbeau, où 500 hommes, femmes et enfants ont été assassinés par les Allemands. J'ai vu un bébé qu'ils avaient crucifié.»

Smith, un historien autodidacte de la Seconde Guerre mondiale avec une passion dévorante pour la recherche documentaire, rapporte l'exposé de Murphy à sa localisation au moment des faits et en conclut que le jeune pilote parle du célèbre massacre d'Oradour-sur-Glane.

Le 10 juin 1944, quatre jours après le Débarquement des Alliés en Normandie, une colonne de Waffen-SS, la branche militaire du Parti Nazi, déferlait sur le village et tuait 642 hommes, femmes et enfants. C'est le plus grand massacre de civils commis en France durant l'occupation allemande, décidé comme représailles à l'encontre des villageois pour leur apparent soutien à la Résistance française et aux troupes américaines fraîchement débarquées.

Les historiens spécialistes de cette époque connaissent bien le drame d'Oradour. La population américaine, par contre, se rappelle davantage des morts tombés sur les plages françaises lors du Débarquement, à Omaha Beach et ailleurs. Mais ces deux lignes manuscrites à la fin du rapport de Murphy ont sans doute quelque chose d'unique dans l'histoire américaine. Selon Smith, c'est même la seule source directe sur le massacre d'Oradour provenant d'un membre des forces armées américaines. Parmi les Américains qui se sont battus –pour beaucoup au péril de leur vie– pour libérer la France en 1944, Murphy fait office de témoin solitaire.

Soixante-dix ans plus tard, ce témoignage pourrait permettre aux victimes du massacre d'obtenir enfin justice. En janvier dernier, l'ancien soldat de la SS, Werner Christukat, 19 ans lors du raid de son commando sur Oradour, a été inculpé en Allemagne pour sa contribution présumée au meurtre de 25 personnes, soit en ayant «pris part au blocus du village» tandis que les Allemands rassemblaient les habitants, soit en ayant «transporté des matériaux inflammables dans l'église», où les femmes et les enfants allaient être enfermés et brûlés vifs, statuent les responsables de l'enquête.

Selon les témoignages des survivants, les hommes ont été pour leur part alignés par les Allemands, qui les fusilleront en visant les jambes pour éviter qu'ils ne meurent tout de suite, avant de les brûler. Christukat a toujours réfuté sa moindre implication directe dans ces crimes.

«C'est un crime de guerre important, cela ne fait aucun doute, et d'une ampleur qui reste encore à déterminer», a récemment déclaré Smith dans une interview, en soulignant qu'il parlait là en son nom propre et ne représentait aucunement le Département de la Justice. Si le témoignage de Murphy est vrai, alors ce sont de nouvelles preuves du massacre – des preuves enfouies pendant sept décennies, jusqu'à ce que Smith les découvre au hasard de sa navigation sur un site du gouvernement américain.
Il y a trois semaines environ, j'ai vu une ville où 500 hommes, femmes et enfants ont été assassinés par les Allemands. J'ai vu un bébé qu'ils avaient crucifié.
Lt. Raymond Murphy
 
Aujourd'hui, Oradour est un champ de ruines –des bâtiments en briques où vivaient autrefois des familles, une carcasse de voiture. C'est un «village fantôme», protégé par décret présidentiel comme stigmate des atrocités commises par les Allemands. Les soldats allemands ont saccagé plusieurs villages français durant la guerre, mais aucun avec la violence et la barbarie qu'a connues Oradour.
En janvier 2013, les enquêteurs allemands ont ouvert une nouvelle instruction sur le massacre, à la suite de documents débusqués dans les archives de la Stasi – l'ancienne police secrète d'Allemagne de l'Est – et portant sur six soldats allemands suspectés d'avoir participé au massacre et toujours en vie à ce moment-là. En 1954, le gouvernement est-allemand avait refusé de les extrader vers la France et le tribunal de Bordeaux, et ils n'ont jamais été confrontés à la justice pour leurs crimes présumés.
Au total, vingt soldats ont été condamnés pour les crimes d'Oradour, mais tous ont recouvré la liberté à un moment ou à un autre. A l'heure actuelle, le seul ex-soldat allemand à avoir passé un temps significatif derrière les barreaux (un officier condamné en 1983) fut libéré au bout de quatorze ans, pour profiter des dix dernières années de son existence en homme libre.

Smith suit l'affaire Christukat de près. Même s'il considère hautement improbable l'idée que le témoignage de Murphy soit présenté lors du procès, compte-tenu de son importance et de l'anniversaire du Débarquement, le document pourrait permettre «d'éclairer les consciences» et faire en sorte que, même soixante-dix ans plus tard, personne n'oublie ce qui s'est passé à Oradour, que tout le monde sache qu'un Américain, au moins, a voulu témoigner.

Avec Smith, ça en fait même deux. Après plusieurs années de pratique, Smith est désormais expert pour passer des archives au peigne fin et y trouver des informations que d'aucuns préféreraient garder bien à l'abri des regards. Mais pour le rapport de fuite et d'évasion du Lt. Murphy, il a pu compter sur un supplément de motivation.

Car Murphy était le grand-père de Smith, un homme qu'il n'a jamais rencontré et que son propre père n'a même jamais connu. Peu après la guerre, la femme de Murphy le quitte et emporte avec elle leur fils nouveau-né. Ils n'allaient plus jamais se revoir. Murphy est mort en 1970.

«Il avait un problème avec les femmes», explique Smith, répétant les dires de sa grand-mère. Pendant longtemps, il ne cherche pas à en savoir davantage. Mais il y a trois ans, Smith décide de se lancer à la recherche de Raymond Murphy et de décrypter l'histoire d'un homme qui avait plané au-dessus de son existence comme le font les légendes. D'une pierre deux coups, les documents découverts le rapprochent de son grand-père comme il n'aurait jamais pu l'espérer, et lui font comprendre les atrocités de la guerre avec une intensité qu'il n'aurait jamais pu prévoir.

Assisté principalement du Freedom of Information Act –un outil utile aux journalistes pour dénicher des documents vaguement secrets des mains du gouvernement– Smith a envoyé des demandes d'archives sur tous les sujets qui pouvaient lui venir à l'esprit concernant son grand-père.
En plus du rapport de fuite et d'évasion, il obtient une foule de documents sur les compagnons d'escadrille de Murphy, et même des photographies du raid malheureux sur Avord. Sur une des images, on voit le moment où le B-17 de Murphy s'apprête à subir le feu de l'artillerie anti-aérienne allemande, qui forcera les dix membres de son bataillon à se replier, juste avant que l'appareil n'explose en plein vol.

Smith est désormais l'étudiant d'une des périodes les plus sombres de la Deuxième Guerre Mondiale. Au moins un spécialiste qu'il a contacté pense que le témoignage de Murphy correspond à l'attaque allemande contre la ville de Saint-Amand-Montrond, près du lieu où Murphy œuvrait avec les combattants de la Résistance. Mais Smith a des doutes. Murphy connaissait Saint-Amand-Montrond et la mentionne d'ailleurs précisément ailleurs dans son rapport.

Mais quand il parle des villageois assassinés, il ne parle que d' «une ville», donc d'un endroit qui ne lui est pas familier et qu'il n'a encore jamais visité, conclut Smith. Par ailleurs, Oradour est bien à quatre heures de bicyclette de la ferme d'un chef de la Résistance, Camille Gerbeau, où Murphy se cachait.

Mais d'autres faits plus dramatiques prouvent bien que Murphy parlait d'Oradour – les autres villages martyrs ont compté beaucoup moins de victimes, explique Smith. Le compte-rendu de Murphy mentionne 500 morts, hommes femmes et enfants, et même si Murphy a très bien pu surestimer ces chiffres, la fourchette correspond au massacre d'Oradour.

Par ailleurs, nulle part, dans les archives historiques, il n'est fait mention d'un acte de cruauté aussi atroce que la crucifixion d'un bébé. Mais le reste du rapport de Murphy est des plus précis et factuels, il détaille même le nombre de ses rations alimentaires et l'argent qu'il a en poche quand son parachute tombe dans la campagne française. Selon Smith, il n'y a aucune raison de croire qu'il ait pu inventer cette histoire de bébé crucifié.

Les témoignages éclairent l'histoire lointaine d'une lumière personnelle et bouleversante. Mais ils ont aussi leurs limites, notamment quand il s'agit de faire obtenir une quelconque justice aux victimes d'Oradour. Smith s'est replongé dans le rapport de son grand-père avec les yeux d'un magistrat montant une instruction judiciaire. (Avant de travailler pour le Département de la Justice, il était inspecteur en chef et officier de renseignement au sein du bureau de l'Inspecteur Général du Département de la Sécurité intérieure et a vu passer des centaines de témoignages de ce type).
Selon Smith, peu d'indices laissent entendre que les officiers du renseignement militaire responsables du débriefing de son grand-père ont pris conscience de la gravité de ses dires. La note sur les villageois assassinés et le bébé crucifié est mentionnée en marge d'une première version du rapport et n'a pas été incluse dans sa version finale. Ensuite, l'officier qui avait mené l'entretien avec Murphy n'a jamais consigné aucun autre détail sur cette scène macabre.

Mais cela n'a rien de surprenant, compte-tenu de la nature et de l'objectif d'un rapport de fuite et d’évasion. Il s'agit d'un document stratégique, qui vise à documenter les tactiques de survie mises en œuvre par des pilotes après la perte de leur appareil au combat, à préciser les dangers de la vie derrière les lignes ennemies, et à les transmettre à d'autres militaires, explique Smith. Jamais un tel rapport n'a été envisagé comme un moyen de prouver des crimes de guerre.

Le rapport de fuite et d'évasion de Murphy a été déclassifié en 1974, soit trente ans après le Débarquement, ce qui laisse entendre que l'armée considérait avant tout le document comme un élément devant rester secret pour protéger des techniques militaires. Et le rapport n'a été mis en ligne qu'en septembre 2010 sur le site des Archives nationales américaines, là où Smith allait le trouver six mois plus tard.

On peut se demander si Murphy eut immédiatement l'intention de parler du carnage vu à Oradour à ses supérieurs ou si la note a été consignée après le débriefing. Selon Smith, Murphy n'a jamais mentionné le massacre à sa famille. Il soupçonne même que son grand-père, un homme profondément catholique, fut si choqué par l'image du bébé crucifié qu'il préféra ne jamais plus en parler, à quiconque. Smith fait aussi remarquer que son grand-père avait signé en 1944 un serment de confidentialité, statuant qu'il ne devait jamais mentionner ni son raid aérien ni les circonstances de sa fuite. Il aura visiblement tenu parole jusqu'à la fin de sa vie.

La première version du rapport de Murphy, avec la note manuscrite, était associée à la version finale, mais il est quasiment certain que l'officier qui a eu à l’approuver, et les autres le précédant dans la chaîne de commandement, n'en ont pas pris connaissance, affirme Smith. Rien ne permet non plus d'affirmer que le rapport ait été présenté comme preuve lors des procès jugeant des crimes de guerre nazis, qui se sont de toutes façons quasiment tous terminés un quart de siècle avant sa déclassification.

Mais compte-tenu des nouvelles enquêtes, et du procès en cours de Christukat, le témoignage de Murphy pourrait être réexaminé. Et même si ces quelques lignes gris pâle ne sont pas lues à haute voix dans un tribunal allemand, Smith est persuadé qu'elles serviront à établir la responsabilité d'un quelconque assassin.

«Pour moi, c'est une très solide preuve de l'immutabilité de la justice», ajoute-t-il.


 

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