Depuis qu'ils ont décidé, fin août, d'armer les peshmergas kurdes qui luttent contre les jihadistes de l'Etat islamique, l'Allemagne, la France et les Etats-Unis sont directement confrontés au même dilemme qu'en Afghanistan ou en Libye: comment armer les groupes alliés sans risquer de perdre le contrôle sur la cargaison? Comment être certain que les armes livrées ne se retourneront pas contre leurs destinataires et n’empireront pas la situation? Plusieurs pistes technologiques sont explorées.
L’obsolescence programmée

Les mines antipersonnel sont déjà équipées de dispositifs qui écourtent leur durée de vie. En programmant la batterie qui les alimente, il est possible de désactiver les mines automatiquement, et réduire ainsi les dommages civils. La Convention de 1980 sur certaines armes classiques (CCAC) va dans ce sens. En attendant le bannissement total, la convention «exige que les mines antipersonnel soient équipées d’un dispositif d’autodestruction, et que les champs de mines soient marqués, clôturés et surveillés». La France et ses alliés ont adopté ce protocole, même si de fait, beaucoup de mines encore déployées ne répondent pas à ces critères.

Et si l’obsolescence programmée s’étendait aux lance-missiles portatifs, aux missiles antichars, ou aux mortiers ? C’est la thèse que Patrick McCarthy, chef du programme international de contrôle des armes légères aux Nations Unies, développe dans un article publié par The Economist en novembre 2013. Pour lui, le propergol, l’élément chimique qui permet la propulsion, peut être modifié. Une espérance de vie réduite de ces armes serait un moyen de livrer des groupes rebelles sans risquer de perdre le contrôle des équipements: «Il est peu probable que les gouvernements achètent des armes périssables pour leur propre usage, mais les groupes rebelles pourraient les accepter […], du moins si c’est la meilleure offre qu’ils aient reçue. Cela pourrait en outre dissiper les craintes des fournisseurs à l’idée de voir ces armes terminer entre de mauvaises mains des années plus tard», juge-t-il. Ces dispositions ne sont toutefois pas infaillibles pour des soldats habitués à trafiquer les munitions, comme c’est souvent le cas au sein de groupes rebelles.

«Kill Switch» et géolocalisation

L’armement pourrait reprendre une innovation de la téléphonie mobile: si votre iPhone est dérobé dans la rue, il peut désormais être désactivé à distance (à condition d’avoir activé préalablement l’option de géolocalisation). En se connectant sur Internet, le propriétaire peut bloquer le verrou de son appareil, que la carte SIM soit insérée dedans ou non. Dans les mains du voleur, il devient inutilisable sans l’identifiant et le mot de passe. Autre option, plus radicale : Apple supprime à distance toutes vos données (contacts, e-mails, photos, etc.), de manière irréversible. En théorie, le «Kill Switch» pourrait s’appliquer au secteur de l’armement. Mais à une époque où le piratage est une arme à part entière, placer sur ses équipements un moyen de les désactiver à distance n’enchante aucune armée.
Anthony H. Cordesman est l’auteur d’un rapport intitulé Syria, U.S. Power Projection, and the Search for an «Equalizer» paru fin 2012 pour le Centre d’études stratégiques et internationales de Washington. Il plaide pour un système de localisation couplé d’un «KillSwitch» pour les armes à destination des rebelles. «Une petite puce peut être intégrée dans ces armes, et pourrait, une fois activée, lire leur position géographique en continu. Si une telle puce était reliée à un appareil permettant de désactiver l’arme lorsqu’elle transite vers une mauvaise zone, cela réduirait considérablement le risque qu’elle finisse entre de mauvaises mains», écrit-il.
Le contrôle du «Kill Switch» se ferait alors selon deux schémas: soit il serait remis aux autorités qui reçoivent les armes, soit il resterait en possession du pays qui les livre. Dans les deux cas, la même réserve : aucune armée ne souhaite donner aux hackers une possibilité de connaître ses positions géographiques. Mais pour garder le contrôle sur une livraison, ce moyen reste envisageable.
Comme pour les téléphones, un système de codes d’activation pourrait également répondre à la problématique: pour activer les armes, les destinataires devraient entrer un code, renouvelable, transmis par le pays fournisseur. Une manière de s’assurer de la bonne réception de la cargaison avant de permettre son utilisation.

Armes à puces «intelligentes»

Basée à Limerick en Irlande, la société Triggersmart a breveté un système d’armes à feu «intelligentes». L’arme ne répond qu’à son propriétaire, désigné préalablement comme porteur d’une puce RFID (Radio Frequency Identification), généralement utilisée pour les passeports ou les cartes de paiement sans contact. La puce, qui ne consomme quasiment pas d’énergie, est intégrée dans une bague, qu’il faut porter au doigt pour pouvoir tirer. Elle peut aussi être implantée sous la peau, ou dans un uniforme. Toute personne qui met la main sur cette arme mais ne dispose pas de la puce ne peut pas l’utiliser. A l’origine, Triggersmart pensait surtout à empêcher les enfants d’utiliser les armes de leurs parents. Mais le système peut se révéler efficace pour empêcher des ennemis de prendre possession de ces armes.

Dans la même veine, la compagnie allemande Armatix a développé un pistolet qui semble tout droit sorti d’un film d’espionnage. Le modèle iP1 est associé à une montre qui contient une puce RFID. «Dès que le pistolet perd le contact radio avec la montre – si celle-ci est arrachée du poignet du porteur ou en cas de perte – il se désactive automatiquement», peut-on lire sur leur site. De plus, il est impossible de retirer l’émetteur du pistolet sans briser la structure entière, et donc le rendre inutilisable. Armatix se vante de sécuriser ses armes à feu, «individuellement et collectivement», avec différents systèmes. «Ce que ces systèmes ont en commun, c’est l’identification de l’utilisateur par un code PIN, un système biométrique, ou un transpondeur», résume le constructeur.

Le modèle iP1 d&squot;Armatix est un pistolet "intelligent" relié à une montre qui possède une puce RFID.
Le modèle iP1 de la compagnie allemande Armatix (DR)
 
L’importance du traçage des armes en circulation

Claudio Gramizzi, un ancien expert aux Nations Unies pour la circulation des armes en Afrique, insiste sur l’importance d'«augmenter l’efficacité des mécanismes de contrôle des armements existants». Dans une analyse datée du 13 juin 2014 pour le Groupe de recherche et d’information sur la paix et la sécurité (Grip) de Louvain, il pointe les failles du système. Selon lui, les organismes chargés du traçage des armes (y compris les panels d’experts des Nations Unies dont il a fait partie) ne jouissent d'«aucun statut légal clairement établi» et opèrent dans une «zone grise de la légalité».
Dans ses recommandations, l’expert note que les Nations unies devraient «envisager d’inclure explicitement le traçage des armes dans le mandat des opérations de maintien de la paix», en cours, ou à venir. Comme en Irak et en Syrie, où la multitude de groupes armés concurrents complique les livraisons.
Robin BRAQUET